• Avant l'aube
    Un film de Raphaël Jacoulot.
    Avec Jean-Pierre Bacri, Vincent Rottiers, Ludmila Mikaël, Sylvie Testud, Céline Sallette.
    Sortie le 2 mars 2011.
    • Thriller psychologique
  • Synopsis :

    Frédéric travaille dans un grand hôtel à la montagne.

    C'est l'hiver, il neige et un client disparaît.

    Frédéric suspecte la famille qui l'emploie mais il protège son patron, cet homme qui lui donne l'affection qu'il n'a pas eue. Bientôt, il est mis en danger.

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Autour du film
Entretien avec Raphaël Jacoulot

 

Après BARRAGE avec lequel vous étiez dans une certaine tradition du cinéma d’auteur, et pour lequel vous avez eu un vrai succès critique, c’est étonnant de vous retrouver dans un film de genre.

Il y avait pourtant les prémisses de mon attrait pour le genre dans mon premier long-métrage. On fait souvent un amalgame entre le cinéma d’auteur et une espèce d’austérité ou de quelque chose d’un peu coupé du public. Les bonnes critiques de mon premier film ne m’ont hélas pas permis d’avoir le succès que j’espérais en salle, mais elles m’ont aidé à en faire un deuxième. Il fallait que je tire les conséquences de cette première aventure. Avec Lise Macheboeuf, la scénariste, nous avions envie d’une intrigue policière car c’est un genre que j’affectionne et c’était aussi un moyen d’ouvrir mon univers vers le public. Mais il fallait que ce soit une intrigue policière simple, qui ne prenne pas le pas sur les personnages, sur leurs enjeux, le récit, tout ce qui faisait le corps du film. Un peu à la Simenon. Un type disparaît, on le cherche. J’aime bien les livres de Simenon, à chaque fois il y a une intrigue extrêmement ténue au service des personnages. Ainsi, dans mon film, l’intrigue est mise en place au début, elle disparaît au coeur du récit au profit de ce qui se noue entre les personnages, pour réapparaître finalement avec l’arrivée de la police.

 

Vous ne cherchez pas à énoncer de vérité psychologique sur vos personnages, contrairement à ce que fait le cinéma de genre en général.

J’avais envie d’un film de genre, certes, mais surtout de personnages forts et complexes. C’est ce qui m’intéresse le plus, la création des personnages et le rapport aux comédiens qui vont les incarner. En tant que spectateur, j’aime pouvoir épouser le point de vue de chaque personnage, me glisser à l’intérieur et comprendre leurs fonctionnements. A chaque moment de la fabrication du film, mon travail a été guidé par une approche que j’espère la plus juste et la plus précise de mes personnages, pour qu’ils soient complexes, nuancés, subtils. C’est vraiment une part importante de mon travail.

 

De quel désir de personnage(s) est né AVANT L’AUBE ?

J’avais envie de continuer à explorer le thème de la famille qui existait dans BARRAGE, mon film précédent, mais aussi dans mes courts-métrages. Plus particulièrement les dysfonctionnements qui compromettent la cellule familiale. Ici, il y avait le désir de raconter d’une part une famille bourgeoise dominée par la figure de Jacques, une famille troublée par le conflit entre le père et le fils. On peut même dire que la relation père fils est troublée depuis des générations, comme en témoigne l’arrivée du père de Jacques. Il y a quelque chose d’abîmé dans cette lignée. Et d’autre part, je voulais raconter l’histoire d’un jeune homme, Frédéric, qui se cherche une famille d’adoption et plus spécifiquement un père.

 

 

Votre cinéma envisage plus la relation filiale sous l’angle du parent que sous celui de l’enfant…

Oui, dans mon film précédent je me suis passionné pour la figure de la mère et dans celui-ci, pour celle du père. La complexité du rapport du parent à l’enfant m’intéresse pour ce que ça m’offre comme richesse dans la construction de personnages aux parcours forts. Mais ce nouveau film est construit dans le regard d’un enfant, Frédéric, qui se cherche un parent. Jacques effectue un trajet intérieur au contact de ce garçon qui arrive et en qui il projette le fils qu’il aurait aimé avoir. Au détriment de son propre fils.

 

AVANT L’AUBE s’articule autour de jeux de miroir, opposant un univers prolétaire à un univers bourgeois, la vallée et la montagne et même le premier et le dernier plan du film…

La narration du film est construite sur une symétrie entre deux mondes qui s’opposent, mais qui vont s’interpénétrer. Par la façon dont Frédéric va s’introduire dans le monde de Jacques mais aussi par la façon dont Jacques va se rapprocher du monde de Frédéric. Il apprécie ce garçon et il est plus à l’aise avec lui qu’avec son propre fils. La mise en scène prend en charge ce qui se noue entre ces deux mondes, la montagne et la vallée apparaissant comme le haut et le bas, notamment à travers l’ouverture et la clôture du film.

 

Ce sont deux mondes qui s’interpénètrent, mais qui ne se mélangent pas finalement. En substance, vous dites qu’il ne peut pas y avoir de véritable communication entre ces deux classes ni de mélange.

Cette question des rapports de classes était importante dans l’écriture du scénario et dans la mise en scène. J’aime beaucoup LA CEREMONIE de Claude Chabrol. Chez lui  le bourgeois doit être massacré pour que quelque chose advienne. Ce n’est pas le sujet de mon film, et même s’il y a un constat d’échec à la fin dans le rapprochement des mondes, j’ai veillé à ce qu’il y ait un rapprochement sincère entre les personnages, Jacques et Frédéric.

 


 

Chabrol voulait que quelque chose se produise, alors que vous, vous faites un constat : il peut y avoir des rapprochements, des fulgurances, mais à la fin, ça ne marche pas.

Oui, à l’arrivée ça échoue. Parce que la relation de Jacques et Frédéric est faussée dès le départ, elle repose sur un pacte tacite dangereux. Est-ce qu’on peut changer de milieu ? Est-ce que ce chemin là est possible ? Moi, je suis un exemple de cette possibilité, je viens d’un milieu très différent de celui dans lequel j’évolue aujourd’hui. Et pourtant je garde quelque chose d’indélébile de mon milieu d’origine. Je crois que c’est quelque chose dont on a du mal à se dépêtrer, quel que soit le milieu d’où l’on vient. En tout cas, concernant l’exclusion de Frédéric dans le film, je tenais à lui accorder un salut, une porte de sortie. D’où l’intervention à la fin du personnage de Sylvie, la flic, qui laisse entrevoir un salut possible, aussi mince soit-il.

 

Frédéric amadoue Jacques par la servilité. Dans quel cadre s’inscrit ce rapport selon vous ? La manipulation ou le rapport de force ?

C’est un peu plus complexe que ça. Oui, Frédéric a ce rapport de servilité, mais quelquefois il est ostensiblement au service de son patron pour essayer de gagner sa place. Il s’applique à devenir l’employé modèle pour plaire à son patron, quitte à énerver les autres employés de l’hôtel qui le voient comme un fayot. Pour trouver sa place, Frédéric est prêt à tout même s’il sent que c’est dangereux là où il va. Et Jacques n’est pas seulement dans la manipulation, au contact de ce garçon qui le touche, il est soudain dépassé par ce qu’il a mis en place.

 

Sans appuyer, vous nous faites ressentir exactement ce que le personnage de Frédéric traverse.

Frédéric est le personnage le plus secret, et le film est construit dans son parcours. On a quelques éléments de son passé, la famille adoptive, la prison. C’est un personnage taciturne mû par ses émotions, il a une vraie douceur, c’est presque un agneau mais c’est quelqu’un qui réfrène une violence, une noirceur importante. A l’intérieur c’est une cocotte minute qui menace d’exploser. Il ne faut pas allumer la flamme, ce que Jacques va faire.

 

Il y a une révolution majeure entre votre premier film et AVANT L’AUBE, là vous avez des acteurs connus. Est-ce que vous aviez peur que ça dénature votre sujet, qu’on ne regarde pas Jacques mais Jean-Pierre Bacri ?

Cela peut sembler difficile, dès qu’on travaille avec un acteur qui a cette notoriété là, de dépasser l’image. Avec Christel Baras, la directrice de casting, nous étions vigilants sur l’équilibre et l’harmonie du casting. On se disait, là, il y a un acteur fort, porteur, on va équilibrer avec un nouveau visage qui arrive, le fils. Et au moment du tournage, ça a été un réel plaisir de travailler avec tous ces comédiens, avec lesquels j’ai établi une complicité qui m’a permis de dépasser cette peur que je pouvais avoir, pour accéder aux personnages.

 

Dans son premier plan du film, Jean-Pierre Bacri fait ce qu’on attend de Jean-Pierre Bacri, il râle. C’est une manière consciente de l’assumer pour mieux l’amener ailleurs ?

Vous savez, 50 % de la direction d’acteurs se fait au moment du choix du comédien. J’ai eu envie de travailler avec Jean-Pierre déjà pour ce qu’il est, ce qu’il m’a d’ailleurs donné en retour. Dans la première séquence où Jacques arrive et engueule son fils, nous sommes en terrain connu. On a l’impression de connaître Jacques. Je me sers de Jean-Pierre pour créer une familiarité, une sympathie et ensuite, on ouvre sur le personnage qui existe au delà du comédien. L’autre moitié de la direction d’acteurs consiste à ce franchissement de l’acteur vers le personnage. Avec Jean-Pierre, nous avons eu une relation de travail forte qui nous a permis de créer ce personnage. Jean-Pierre l’a investi pour qu’il soit en autonomie totale dans le film, hors de son statut de comédien. C’est un très grand acteur, mais aussi un scénariste qui veille à la justesse de ce qui doit être joué, par lui mais aussi par ses partenaires.

 

Vous avez étudié la peinture avant de faire la Fémis. Autant dans votre premier film, BARRAGE, on voit des tableaux autant ce film a une autre couleur esthétique.  

Oui, parce que c’est un film qui repose sur les interactions entre les personnages, qui ont dicté les choix de mise en scène. Le chef opérateur, Benoît Chamaillard, avec lequel j’ai fait mes deux films, a une grande faculté pour mettre en œuvre les enjeux du récit. Pour ce film, nous voulions accompagner le mouvement des personnages, la façon dont on passe de l’un à l’autre, la façon aussi de décrire l’engrenage, la spirale dans laquelle est pris Frédéric. Il n’y avait pas de place pour des tableaux, même si nous en avons fait quelques-uns… Nous aurions pu en faire plus, il y avait cette montagne impressionnante, mais elle ne correspondait à rien dans le regard de mes personnages et dans leur rapport au monde. Au montage, nous avons essayé de mettre certains de ces plans, mais le film les rejetait, sauf s’ils participaient à la tension du récit. BARRAGE c’était différent, le personnage de la mère avait un regard particulier sur le monde dans lequel elle vivait. Il m’autorisait à avoir des plans plus abstraits et mentaux.

 

Que ce soit dans BARRAGE ou dans AVANT L’AUBE, vos héros sont de très mauvais criminels.

(Rires) ça me plait parce que c’est ça qui les rend humains. Ils ne font que des conneries au bout du compte ! Jacques ça le rend touchant. Ce n’est pas un grand criminel, quand il part cacher les preuves en Andorre, on voit que ce n’est pas un expert ! Il a l’impression de complètement gérer la situation, de tout maîtriser, il dit à son fils « t’inquiète pas, je m’occupe de tout ». Et, à l’arrivée, il se plante sur toute la ligne, il s’embourbe dans son propre système. Sa femme le met face à cette évidence au moment de la révélation familiale. 

 

Vous citez Chabrol et Simenon de qui vous semblez avoir hérité le goût de la peinture de société, chacun de vos personnages racontant à travers sa tenue, ses gestes, son vocabulaire, un milieu et un destin.

C’est assez fascinant quand on est scénariste et metteur en scène d’avoir la faculté d’ouvrir les portes des maisons et de voir comment ça se passe à l’intérieur, comment les individus évoluent dans des milieux différents, ce à quoi ils rêvent. Les rêves de Frédéric et de sa copine ne sont pas les mêmes, ceux de Jacques ne correspondent pas aux aspirations de son fils, ni de sa femme. La belle-fille, Julie, est une passerelle entre ces deux mondes, on la sent proche de Frédéric, elle essaie en même temps de trouver sa place auprès des Couvreur, elle incarne la classe moyenne…

 

Il y a quelque chose d’anthropologique dans votre démarche.

Oui, c’est juste, je fonctionne comme ça quand je construis les personnages. Je tâche de les connaître intimement, qu’ils ne soient jamais réduits à des figures dont la seule fonction serait de faire avancer le récit. Par exemple, concernant le personnage de Sylvie Testud, je ne voulais pas lui donner les attributs habituels du flic dans les polars, c’était trop réducteur. Je voulais qu’elle raconte aussi une histoire, elle apparaît comme une fouine dans les affaires des Couvreur mais elle n’est pas dupe et révèle aussi son humanité au contact de Frédéric.

 

Vincent Rottiers est parfait dans son rôle de mec taiseux, au physique ramassé et au regard intense.

Ce rôle a été écrit pour lui. C’est quelqu’un dont je suis la carrière depuis un moment. Christel Baras l’a découvert pour son premier film quand il avait 13 ans et demi. Il en a fait beaucoup depuis.

 

Il a 23 ans, c’est un très jeune acteur, mais en même temps, il a 10 ans de carrière. Est-ce que ça apporte un confort ou, au contraire, est-ce que ça lui a donné des automatismes ?

Non, c’est un acteur qui fonctionne vraiment à l’instinct. Il attrape la séquence, il la respire et la vit dans son rapport à son partenaire, d’une manière immédiate et impulsive. Il a commencé tôt mais il est toujours étonnant. Il a une force, une puissance d’incarnation, quelque chose de magnétique à l’image. Il arrive à faire passer énormément de choses dans ses regards, ses silences. Dans cette scène où sur l’invitation de Jacques, il s’assied pour prendre l’apéro avec les Couvreur avant qu’on lui demande gentiment de partir, il raconte tout en ne disant rien.

 

 

Pour revenir à la réalisation, vous cultivez parfois l’emploi d’un certain symbolisme dans votre film, par exemple le manteau qui est un peu trop grand pour Frédéric, exprimant ce rôle de fils trop grand pour lui.

Le symbole c’est délicat à manier au cinéma. ça a pu être mon péché mignon autrefois, donc j’essaie d’être attentif pour que ces éléments soient incarnés et pris en charge par les personnages. Afin qu’on ne les ressente pas comme un désir du metteur en scène mais comme quelque chose qui émane du personnage.

 

 


 

Quel a été le rôle de Dominique Besnehard en tant que producteur ? Est-ce qu’il vous a amené à penser ce film différemment ?

Il a joué un rôle déterminant. C’est quelqu’un qui a cette force de permettre à certains de gravir une marche. Moi j’en ressentais vraiment le besoin dans mon parcours et Dominique m’a poussé à cela, en veillant à ce que je garde ma singularité, mon univers, que toutes ces choses là restent en place. Il m’a permis de progresser dans le respect de mon travail et je l’en remercie. A aucun moment je n’ai eu l’impression d’être emmené ailleurs, j’ai vraiment gardé mon intégrité.