• Cornouaille
    Un film de Anne Le Ny.
    Avec Vanessa Paradis, Samuel Le Bihan, Jonathan Zaccai.
    Sortie le 15 août 2012.
    • Drame
  • Synopsis :

    Odile est une jeune femme indépendante et rationnelle à l'existence bien réglée. Pourtant, alors qu'elle prend possession de la maison de sa tante dont elle vient d'hériter en Bretagne, la réalité, petit à petit, commence à lui échapper... Est-ce l'endroit qui est hanté? La mémoire d'Odile qui, en se réveillant, lui joue des tours ? Ou bien Loïc, son prétendu "ami d'enfance retrouvé", qui l'entraîne vers d'étranges chemins ?
    Dans les brouillards de cette Cornouaille mystérieuse, rien ne se passe comme Odile l'attendait...

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Autour du film

L'endroit où se déroule cette histoire peut se localiser sur une carte de Bretagne, du Finistère sud ou du Cap Sizun. Voilà pour la dénomination géographique et administrative. Mais il y a aussi un autre nom. Un nom qui, lui, parle de vent, de brume et du fracas des vagues. C'est la CORNOUAILLE. Et c'est la part rêvée de ce pays.

 

ENTRETIEN ANNE LE NY

« Cornouaille » est une lettre d’amour à la Bretagne.


Oui. J’avais très envie de parler de ce pays dont ma famille est originaire et pour lequel j’éprouve un attachement très fort, sans y voir jamais vécu. Je suis une immigrée de la deuxième génération: la bonne  bretonne qu’on remplace par une Espagnole, au début des « Femmes du 6e étage », de Philippe Le Guay c'est ma grand-mère et toutes mes grandes-tantes !

La Bretagne que vous décrivez est très loin des cartes postales qu’on nous montre habituellement.


J’ai tourné le film dans un rayon de 10 kilomètres autour de la maison de vacances familiale ; un endroit, près d’Audierne, très beau mais assez isolé. Petite fille, je me suis racontée des tas d'histoires en me promenant seule sur la grève.
Ma Cornouaille est donc à la fois un lieu familier et un peu rêvé, et c'est ce qui a donné le ton du film: il y a à la fois une réalité très contemporaine avec des personnages secondaires ancrés dans le social (l'agent immobilier, le brocanteur, la voisine) et les fantômes qui reviennent…
Dans cette partie de la Bretagne, il ne pousse pas d’arbres en bord de mer parce qu’il y a trop de vent. C’est une région où la nature et les éléments sont si forts qu’on ne peut pas imaginer pouvoir jamais les apprivoiser. Au contraire de la ville - ou de certaines campagnes plus clémentes- on y est constamment confronté au fait que l'humain n'est pas au centre du monde, que la nature est écrasante, l'océan souvent hostile (beaucoup de gens sont morts noyés sur cette côte). Cela conditionne un rapport particulier au monde et c'est sans doute pour cela que les Celtes entretiennent une relation étroite avec la mort, très différente du tragique des Méditerranéens.
 En écrivant le scénario, je me suis beaucoup inspirée de « la Légende de la mort chez les Bretons armoricains », d’Anatole Le Braz, un livre écrit dans l’entre-deux guerres, à partir des traditions orales.

Dans « Cornouaille », comme dans « Ceux qui restent » et « les Invités de mon père », vos deux premiers films à la réalisation, la mort est omniprésente ; pas nécessairement pesante et même parfois presque joyeuse.


J’aurais mauvaise grâce à dire que le thème ne m’intéresse pas. Je ne comprends pas que nos sociétés l’évacuent à ce point. La mort nous atteint forcément un jour. Peut-être est-ce chez moi une façon de l’apprivoiser ? Comme le dit Loïc à Odile : "C'est difficile d'avoir de bonnes relations avec les vivants si on ne sait pas vivre avec ses morts" Et c’est ce qu’apprend Odile.

Vous avez une façon très  particulière et très naturelle de les mettre en scène. Dans le film, les disparus s’invitent de la façon la plus inattendue, presque naturellement.


Toujours l'influence celtique et Anatole Le Braz. Je voulais que ce soit discret, qu’on perçoive juste un léger changement d’ambiance au son – et non à l’image- lorsqu’ils apparaissent. Parce que le son imprègne et qu'on n'est pas analytique avec l'oreille : ainsi, on a glissé dans une autre dimension avant même de s’en être rendu compte.

Odile, votre héroïne, qu’interprète Vanessa Paradis, est parisienne, et se rend en Bretagne dans l’unique but de vendre la maison de sa tante dont elle a hérité. C’est un personnage assez dur.


Odile a  été confrontée très jeune à une terrible épreuve en perdant son père et a complètement occulté son chagrin. Elle s’est, en quelque sorte, coupée de ses émotions  et de ses sentiments. En retournant en Bretagne, elle va réinvestir le territoire de son enfance. Il y avait un petit côté  « Alice au pays des merveilles » à la plonger ainsi dans cet univers. Du reste, lorsqu’elle arrive à la gare et qu’elle rencontre le notaire, joué par Laurent Stocker, c’est un peu comme si elle passait de l’autre côté du miroir: la réalité commence imperceptiblement à se décaler. Quand on a tourné la scène, j’ai d'ailleurs dit à Laurent : « En fait, ton personnage c'est l'équivalent du lapin blanc d’Alice. »

Parlez-nous de la maison, l’autre actrice du film ?


J’adore cette maison. Lorsqu’on la regarde de près, c’est une bicoque bretonne très  classique avec son petit palmier et son charmant jardin. Et puis, si l’on s’éloigne un peu, on réalise qu'elle est dominée par ce groupe d’arbres tourmentés, complètement tordus par le vent, qui la rend très inquiétante. Suivant le côté où on se tient, on n’a jamais la même vue sur la mer. La maison est complètement protéiforme, ce qui correspondait parfaitement à l'histoire.

C’est le lieu du chagrin et c’est aussi  celui de tous les possibles. En s’acharnant à la vider, Odile finit par véritablement l’investir et se remplit elle-même.


C’est un lieu mouvant qui devient positif ou négatif selon la perspective. Tout à coup, les cousins d’Odile arrivent, et cet endroit  qui symbolisait la mort du père devient synonyme de maison du bonheur.
En l’imaginant, je pensais à « la Vie mode d’emploi », de Georges Perec qui décrit, de manière parfois fois clinique et parfois très romanesque, la vie d'un immeuble et de ses habitants. Je souhaitais que ma maison  fonctionne comme une sorte de jeu de l’oie, qu’on passe dans toutes les pièces, de la cave au grenier, et que chacune nous raconte une histoire, une ambiance différente.

A chaque fois, on repasse par le bureau qui est le lieu où le père d’Odile est mort.


Le bureau, c’est le cœur noir de la maison, celui du trauma originel et il va évoluer parallèlement à Odile. Il est d'abord rempli de meubles, puis il se vide peu à peu. On imagine à un moment qu’il puisse devenir une chambre pour l’enfant à venir. Plus tard, il évoque une prison, une cellule psychiatrique. Et à la fin, quand la fenêtre s'ouvre sur l'appel rêvé de Loïc, c'est comme un lieu de passage vers une nouvelle vie…

Odile, l’héroïne, tout comme les autres personnages du film, n’est pas un être totalement aimable. C’est une autre constante de vos films.


Je ne crois pas aux personnages totalement positifs ou négatifs. Sur « les Invités de mon père », ça ne m’aurait pas intéressée, par exemple, que les personnages qui dénoncent la jeune femme moldave soient des salauds. Mais non, ce sont des gens bien qui font une chose terrible, et c’est cela qui est passionnant.

Vous êtes consciente de ce côté un peu provocateur chez vous ?


J'essaie avant tout d'être aussi honnête que possible avec moi-même, sans enjolivure, ni complaisance. La provocation n'est pas mon but premier: c'est juste pas de chance pour moi que ce souci d'honnêteté, à priori louable, vous en conviendrez, m'amène à dévoiler mon mauvais fond…

Il n’y a jamais de rédemption dans vos films.


Je hais la rédemption. Dans beaucoup de films, c'est devenu une espèce tarte à la crème dégoulinante de bons sentiments qui évite de  s'interroger vraiment sur la nature humaine. Si la rédemption existait, on serait tous sages et vertueux à partir de 50 ans. Or, voyons la vérité en face : les trois quarts des malheurs du monde sont déclenchées par des sexagénaires avides de pouvoir et d'argent.  Ça ne veut pas dire que je ne crois pas au progrès ni au bénéfice d’un travail sur soi. Je pense qu’on peut évoluer et apprendre des choses mais, fondamentalement, on ne change pas beaucoup: même si on arrive à les contenir un temps, nos vieux démons ressortent toujours.

Au fond, on peut penser  que le futur d’Odile ne sera  pas forcément heureux.


Elle souffrira sans doute davantage, mais parce qu’elle sera plus vivante. C'est le lot commun et il est finalement très supportable.

Les enfants du film- le personnage d’Erwan, notamment- sont formidables.


J’aimais l’idée d’un petit gothique très gentil, très bien élevé et très serviable. Cela me permettait d’entraîner Odile vers ses morts tomber dans le morbide. Quand elle lui demande : «  Il n’existerait pas une légende locale qui ne parle pas de la mort ? »,   et qu’il lui répond : « Non ». C’est comme une fierté pour lui !

Dans vos films, on a le sentiment que chaque personnage est nourri d’une multitude de choses.


Je procède par couches. J’aime filer le motif, reprendre un élément ou un trait de caractère, changer son sens, le faire circuler. C’est le notaire qu’on découvre au début avec sa cravate et qu’on revoit à la fin en combinaison de plongée ;  le foulard qu’Odile trouve dans l’armoire de sa tante, qu’elle passe à son cou et qui finit en voile de bateau pour la proëlla. Alors que les personnages évoluent, les objets qui les entourent prennent aussi une autre signification.


Le casting de «  Cornouaille » est formidable.


Presque tous les seconds rôles sont des acteurs de théâtre: c’est mon terreau de départ, là où j’ai démarré. Thomas Blanchard, Catherine Vinatier, Luc-Antoine Diqueiro, Laurent Stocker sont des gens que j’aime beaucoup parce qu’ils apportent une autre forme de jeu, pas uniquement basée sur le naturalisme, ce que je trouve très stimulant. Et il y a  évidemment le magnifique trio que forment Vanessa Paradis, Samuel Le Bihan et Jonathan Zaccaï.

On n’attend pas forcément Vanessa Paradis dans le rôle d’Odile.


J'ai un peu hésité avant de la rencontrer. Son côté icône, sans doute, qui est très éloigné du cinéma que je fais. Et puis  nous nous sommes vues et presque immédiatement, j'ai été convaincue. Plus je lui parlais travail, exigence, concentration, plus je la voyais s’éclairer. J’ai senti qu’on pouvait avoir quelque chose en commun dans notre façon d’aborder le film.
Je suis allée la voir sur scène : elle a une façon incroyable de tenir une salle. Vanessa, c’est un mélange d’émotion, de mystère, de douceur et de mélancolie et, en même temps, il y a chez elle quelque chose d’indestructible, une puissance qui est vraiment unique. 

Et Samuel Le Bihan ?


Contrairement à l’Angleterre, où les acteurs sont souvent d’origine prolétaire, les comédiens français viennent plutôt d’un milieu petit-bourgeois. Samuel est breton, son père était marin-pêcheur, il sait de quoi il parle en jouant Loïc. Il apporte une grande vérité sociale au personnage, mais surtout, sa très belle sensibilité.

On dit que vous êtes très exigeante sur un plateau.


Dieu est dans les détails. J’y crois absolument. C’est plus facile de changer tout au dernier moment sur une séquence qui a été déjà été retravaillée dix fois.

Le tournage de ce film apportait une difficulté supplémentaire : la lumière si changeante en Bretagne.


La phrase que j’ai  prononcée le plus souvent sur le tournage, c’est : «  Je sens que ça se lève, ça va se lever ! » Et comme je travaille avec une équipe de gens très, très gentils, ils faisaient même souvent semblant de me croire… Plus concrètement, nous disposions de la maison pour deux mois –alors qu'un mois de tournage était prévu en extérieur sur d'autres décors. En  cas de mauvais temps, on pouvait se rabattre sur les intérieurs dans la maison. Il a fallu s’adapter.
 La scène avec les parents à la baie des Trépassés, par exemple, devait se passer en extérieur. Au début, il  y avait trop de luminosité; le temps qu'on installe des parasols, le vent s'est levé et a menacé de les arracher, le temps qu'on les enlève, il s’était mis à pleuvoir… Comme ça toute la journée, on devenait fous ! On  a fini par la tourner en intérieur, dans le café, avec 3 heures de retard sur l'horaire prévu. Et finalement, je l'aime beaucoup comme ça, avec la sublime vue de la baie derrière la vitre, comme dans un aquarium. Pour quelqu'un qui prépare autant que moi, ça peut paraître bizarre, mais, souvent, j'aime bien que ça ne se passe pas comme j'avais prévu…

Mais comment composer avec les fulgurances des ciels bretons ?


J’avais choisi de faire beaucoup de plans-séquences en extérieurs pour pouvoir accueillir les fausses teintes.  Comme ces paysages de Cornouaille sont vraiment magnifiques, je trouve ça très beau de voir le soleil se voiler, le nuage avancer et se retirer pendant la même prise. Enfin, quand on n'a pas le souci du raccord, bien sûr…

Vous faites une toute petite apparition  dans  le film…


Autant je suis très exigeante avec mes acteurs, autant quand c’est moi, je bâcle un peu, alors j'ai tendance à m'écrire des rôles de plus en plus courts. La vérité, c'est que j’adore jouer, mais pas tellement dans mes films…


ENTRETIEN VANESSA PARADIS

Comment avez-vous rencontré Anne le Ny ?

Par l’intermédiaire de mon agent, Laurent Grégoire. J’ai fait peu de films, je n’ai pas énormément d’expérience et j’ai une image imposante. Je comprends qu’un réalisateur hésite à m’engager : il a son personnage en tête et envie d’oublier le nom de celui ou celle qui va le jouer. Mais Anne a quand même voulu me rencontrer. Elle m’a raconté son film et m’a prévenue avant même de me choisir : «  Moi, 100%, ça ne m’intéresse pas. Je veux 103% ! 105% ! 107 % ! «  J’ai compris qu’on allait travailler dur. Ça tombait bien : j’adore ça.


Vous aviez vu ses films ?

J’avais vu « Ceux qui restent », tellement beau, tellement juste. Il n’y a pas de fioritures et pourtant vous recevez chaque détail au plus profond de vous-même. J’ai adoré la façon dont elle a dirigé Emmanuelle Devos et Vincent Lindon.

Parlez-nous d’Odile, votre personnage.


Elle refuse tout et croit son chemin tracé. Elle ne part pas en Bretagne pour se chercher mais pour se débarrasser. Elle veut liquider un passé vis-à-vis duquel elle n’a aucune attache vendre cette maison où elle a vu son père mourir. Mais la vie et la mort sont plus fortes.

Comment l’avez-vous abordé ?

Dans la retenue. Cette femme est barricadée sur tous les plans. Elle se défend.

C’est-à-dire ?

Ce besoin qu’on éprouve parfois de se protéger. Cela provient des doutes qu’on a en soi : on a peur de ne pas être assez ceci, assez cela, on cherche à cacher ses faiblesses et  on tire le verrou. Tout le monde ressent cela ; pas au degré d’Odile, heureusement. J’ai essayé de travailler ce sentiment.

De quelle façon  vous êtes-vous préparée au rôle ?

Anne et moi avons fait beaucoup de lectures du scénario. On lisait, sans y mettre complètement le ton mais un petit peu, on parlait, on cherchait, et ces discussions m’ont beaucoup enrichie.  Elle m’a aussi demandé de visionner deux films : «  l’Aventure de Madame Muir », de Joseph Mankiewicz, et «  Une autre femme », de Woody Allen.  Je pense qu’elle souhaitait m’imprégner du détachement de Gene Tierney dans le film de Mankiewicz : Lucy Muir est une femme qui ne s’implique pas du tout  dans son entourage ; elle est douce et charmante- plus qu’Odile ! - mais un peu absente. Dans «  Une autre femme », Gena Rowlands est, elle, tout en retenue. Elle observe sans cesse. La préparation est allée très vite, en fait. Anne m’a choisie en janvier, nous avons tourné en juin, et entre-temps, j’ai donné des concerts. Mais j’étais à fond. J’ai lu, relu et re-relu le scénario, j’aime bien tout connaître d’un texte, ça donne de la liberté lorsqu’on arrive sur le plateau.

Et physiquement ? Comment  voyiez-vous Odile ?


Il fallait rendre palpable son côté urbain - la Parisienne, assez féminine, qui travaille, et voit son amant entre 5 et 7-, et l’autre versant- la déménageuse en jeans et en tennis, dont les cheveux sont de plus en plus en bataille à cause du vent. Anne a choisi mes vêtements, le climat breton a fait le reste.

Vous connaissiez la Bretagne ?

Un peu. J’y avais passé quelques jours de vacances. Par ailleurs, j’avais tourné « Elisa », de Jean Becker, sur l’île de Saint et c’est un souvenir très fort. Souvent, quand on évoque la Bretagne, on pense copains et  pêche aux moules, mais c'est aussi la force, la beauté des paysages et des éléments. Anne m’a raconté, qu’enfant, elle partait souvent seule sur la plage marcher et réfléchir. Et j’ai compris ce besoin d’intériorité qu’elle ressentait en découvrant ces paysages immenses et bruts : on a l’impression que les falaises viennent de se briser tellement elles sont pointues. C’est un pays qui vous bouscule physiquement ;  et qui vous bouscule la tête aussi.

En retrouvant la maison de son enfance, Odile renoue de manière parfois comique avec les proches qu’elle a perdus. Il suffit d’une seconde pour qu’elle se retrouve en leur présence.


Oui et cela semble parfaitement normal de les voir apparaître– sur le tournage, nous les appelions les fantômes. Il n’y a pas d’effet dans le ton de la voix, ni tour de passe-passe, ni halo autour d’eux. En même temps, ce n’est pas non plus complètement ancré dans un quotidien. J’aime qu’elle ne soit jamais surprise lorsqu’elle les voit : elle n’a pas peur. Dans ces moments-là, on a vraiment le sentiment d’être dans son cœur, alors que, le reste du temps, lorsqu’elle parle aux vivants, elle semble absente.

Vous êtes-vous nourrie des légendes celtes pour ces scènes ?


Non, je me suis plutôt inspirée de la relation que j’ai avec mes propres morts.  C’est une fréquentation qui ne vous quitte jamais mais un film comme «  Cornouaille »  incline à s’y replonger davantage. Je ne vois pas mes morts comme le fait Odile, je ne les entends pas, mais j’en rêve. Je guette des signes…
 
L’acharnement qu’Odile met à vider la maison de sa tante pour solder son passé est assez jubilatoire.


Je crois qu’on fait tous ce genre de choses à un moment donné. On a tous envie un jour de faire le grand ménage.

Dans quel état d’esprit arrive-t-on sur un plateau lorsqu’on est chanteuse ?


On s’en remet beaucoup à l’instinct. Et on se sert de ce qu’on connaît le mieux : la musique et  le rythme. Un chanteur  a l’oreille musicale et c’est quelque chose qui plaît généralement aux metteurs en scène : par exemple, si vous n’arrivez pas à dire un dialogue comme il le souhaite, il suffit qu’il vous le dise et vous êtes capable de le reproduire. Sur «  Cornouaille », je n’arrivais pas totalement vierge. J’ai enchaîné quelques tournages cette année : du coup, j’avais moins le trac, j’étais mieux entraînée. 

Au début de l’entretien, vous parliez de l’exigence d’Anne le Ny.


Elle va chercher vos tripes dans des détails infiniment subtils. Son cinéma n’est pas un cinéma où l’on crie, ou l’on se lâche, on n’est jamais dans la démonstration. Avec elle, on touche à l’impalpable. C’est une prodigieuse directrice d’acteurs mais pas seulement : sa direction technique, sa direction des décors  sont tout aussi exceptionnelles. On tourne une scène, surtout au moment de la première prise, et elle cape instantanément ce qui cloche. C’est une femme qui ne lâche pas, jamais, même quand c’est bien et quand c’est juste.   

Vous est-il arrivé de douter lorsqu’elle vous demandait de rejouer un plan ?


Bien sûr - je suis, par nature, quelqu’un qui doute -, mais Anne ne le faisait jamais avec l’intention de faire souffrir comme le font certains réalisateurs. Il s’agissait juste d’aller chercher plus profond encore le petit truc qui va faire que le spectateur s’en prenne plein l’estomac. Au fond, je n’attendais que ça.

On vous sent très enthousiaste, avec un appétit soudain féroce pour le cinéma. En un an, vous avez tout de même enchaîné quatre films.


Oui, parce que, tout à coup, il y a de la matière : ce qu’on me propose est irrésistible. Les rôles n’ont jamais été aussi beaux, les rencontres jamais aussi fortes, bien que j’aie vécu des moments vraiment magnifiques avec Patrice Leconte. L’âge compte aussi : c’est sûr qu’à 20 ans, on ne peut pas jouer l’expérience. Et puis, lorsqu’un beau projet vous remplit, c’est contagieux, ça en attire d’autres. On donne envie aussi.

On a le sentiment que vous avez, vis-à-vis de ce métier,  la même fraîcheur qu’à vos débuts : un désir intact.


On ne peut pas exercer ce métier en étant blasé. Le cinéma, comme la chanson- je ne pourrai jamais me passer de chanter – me fait vibrer et voyager.  Je n’ai jamais compris les gens qui disent qu’ils s’ennuient sur un plateau. Moi, j’adore regarder les autres travailler, le côté artisanal de cette industrie : la personne au son qui travaille de tout son cœur, les techniciens qui construisent un travelling, voir tout ce savoir-faire, ce vouloir-faire.