• Monsieur Lazhar
    Un film de Philippe Falardeau.
    Avec Fellag, Sophie Nelisse.
    Sortie le 5 septembre 2012.
    La nouvelle perle du cinéma canadien, nommée à l'Oscar du meilleur film étranger, portée par Fellag, acteur touchant et radieux.
    Retrouvez des ressources pédagogiques sur l'espace enseignants du film :
    www.ugcdistribution.fr/monsieur-lazhar-enseignants/..
    • Comédie dramatique
  • Synopsis :

    A Montréal, Bachir Lazhar, un immigré algérien, est embauché au pied levé pour remplacer une enseignante de primaire disparue subitement. Il apprend peu à peu à connaître et à s'attacher à ses élèves malgré le fossé culturel qui se manifeste dès la première leçon. Pendant que la classe amorce un lent processus de guérison, personne à l'école ne soupçonne le passé douloureux de Bachir, qui risque l'expulsion du pays à tout moment.

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Autour du film

Entretien avec Philippe Falardeau

Après C’est pas moi, je le jure!, Monsieur Lazhar est votre seconde adaptation cinématographique d’une oeuvre littéraire. Qu’est-ce qui vous attire dans ce processus?

Je pense que j’aime l’adaptation parce que la matière première de l’oeuvre a déjà fait ses preuves, soit sur moi au plan émotif, soit devant un large public. Quand je fais un film, c’est toujours ma hantise : est-ce que je vais pouvoir vivre avec ce sujet pendant trois ou quatre ans? Est-ce qu’il intéressera d’autres gens que moi? C’est aussi important de connaître les limites de son médium et de ne pas essayer de reproduire ce que le médium d’origine a réussi à faire. Dans le cas de C’est pas moi, je le jure!, il était évident que l’humour dans la littérature de Bruno Hébert provenait du décalage entre la narration candide d'un enfant de 10 ans qui a les références d'une personne de 40 ans. Dans le cas de Monsieur Lazhar, la pièce d’Evelyne de la Chenelière ne met en scène qu'un seul personnage. Ce qui m’intéressait surtout était sa force d’évocation. Je savais aussi que je ne pouvais pas emprunter la poésie d’Evelyne sans que ce soit casse-gueule, simplement parce que je ne suis pas poète comme elle et que le médium du cinéma s’y prête différemment.

C’est la force du personnage de Bachir qui vous a intéressé et permis d’imaginer le reste?

J’ai tout de suite aimé le propos et le sujet de la pièce. En y assistant, j’ai tout de suite imaginé le film : je voyais la classe, les enfants... La mise en scène de Daniel Brière, touchante et dépouillée, m'a probablement aidé à visualiser une oeuvre cinématographique. Le personnage d’Alice existe un peu, Simon presque pas, et toute cette histoire était à construire autour du personnage principal. Je savais qu’il y avait de l’espace pour créer. J’ai aussi aimé le fait que le drame d’immigrant de Bachir ne soit pas l’enjeu principal de l’histoire. Il doit faire face à quelque chose de très concret dans sa société d’accueil et cette confrontation aurait pu lui arriver n’importe où. L’histoire avait donc une valeur en soi, au-delà du fait qu’il a vécu un événement traumatique et qu'il doit s'exiler. Ça colore ce qui va se passer, ça fait de lui l’étranger qui va faire basculer notre conception du monde, mais je ne crois pas pour autant que ce soit le sujet du film. Au moment où j’assistais à la pièce, je me suis dit : « Voilà un personnage riche. » Ce n’est pas juste un personnage qu’on invente et dont on se demande quels pourraient être les traits de caractère. Non. Il vient avec une histoire avant que le film ne commence.

De quelle façon avez-vous travaillé avec Evelyne de la Chenelière?

À partir du moment où elle a accepté que j’adapte sa pièce, il était entendu que je serais le scénariste. Je lui ai demandé d’être la gardienne de l’intégrité de son personnage et de me suivre pas à pas. Je voulais qu’elle me ramène à l’ordre chaque fois que j’allais dans une direction qui trahirait l'essence de son personnage. Avec mes producteurs, elle a aussi été ma première lectrice. Quand je me heurtais à un mur, elle arrivait avec de vraies idées. Pas nécessairement des idées concrètes pour le film, mais elle savait toujours me dire où il y avait un enjeu important et elle m’envoyait des réflexions, des articles... Et là, ça se débloquait. Evelyne m’a aussi aidé à aller dans des retranchements plus émotifs pour ce film.

Vous teniez aussi à ce que le drame que vit Bachir soit très vraisemblable.

J’ai fait beaucoup de recherche pour y parvenir. Un an après avoir commencé l’adaptation de la pièce, en mai 2008, je suis allé à Alger pour voir d’où Bachir venait, pourquoi il aurait quitté son pays, à quoi pouvait ressembler la vie d’un fonctionnaire là-bas... Je me suis imaginé quelque chose de beaucoup plus élaboré, qui n’est pas dans le film, mais qui m’a permis de le comprendre. Bien avant, j’avais aussi visité plusieurs pays comme la Syrie, la Libye, l’Égypte et la Tunisie. Je trouvais depuis longtemps qu’il y avait là un terreau fertile de sujets pour des films.Quand le printemps arabe est arrivé, pour moi c’était synchrone avec le film que je venais de terminer. Pourquoi Bachir vient-il à Montréal? Parce qu’il n’a pas le choix : même plusieurs années après la guerre civile, l'Algérie fait encore face à plusieurs problèmes.

Mais le personnage de Bachir aurait-il pu être originaire d’un autre pays?

Je crois que oui, mais le problème serait peut-être la langue. J’avais d’ailleurs aussi pensé au Liban. Le personnage devait maîtriser le français et être amoureux de la langue, parce que pour moi la guérison passait par l’acte de parler, d’enseigner, d’aimer le français et la lecture. L’Algérie s’y prêtait bien, car il y a beaucoup d’intellectuels, de grands écrivains... À l'école québécoise, Bachir est pris dans un système qu’il ne connaît pas et il doit puiser dans l’enseignement qu’il a lui-même reçu dans sa jeunesse, donc sa référence est une méthode française qu’on considère comme vieillotte. Il ne faut pas oublier aussi que Bachir est un immigrant d’origine maghrébine qui est profondément laïc, ce qui est une décision très consciente de ma part. Il représente cet « Autre » qui est avant tout un homme qui cherche des solutions non pas dans la religion ou dans la morale, ni même dans ses références culturelles au sens « ethnique », mais dans une filiation de l’enseignement, dans notre rapport commun à la langue française et à la littérature, puis dans l’acte fondamental de communiquer. Il y a aussi une ironie dans le fait qu’il vienne enseigner dans une ancienne colonie qui a un rapport particulier avec la langue française, alors qu’il provient lui aussi d’un pays colonisé par la France.

Dans le film, vous soulignez l’importance de la qualité de la langue parlée.

J’avais l’intention de montrer que parler correctement le français n’a pas uniquement une valeur académique ou intellectuelle. Ça a une valeur identitaire aussi. Pour Bachir, parler correctement et lire, c’est important. Cela dit, Monsieur Lazhar n’est pas un film sur la langue française auQuébec ou sur la qualité de son enseignement, même si, il faut bien l’admettre, on a encore des lacunes de ce côté. Au contraire, je considère que l’enseignement est un acte de résistance. Pour moi, les enseignants font partie des héros modernes. C’est plus une ode à cela qu’une critique du système d’enseignement.

Pourquoi avoir choisi Fellag pour incarner Bachir?

Il était évident pour moi qu’on ne trouverait pas l’acteur au Québec à moins d’un miracle, parce qu’il n’y a pas encore ici un bassin assez important de comédiens maghrébins. La France était donc le lieu de prédilection, étant donné l’histoire, la quantité de bons comédiens... C’est Evelyne qui m’a mis sur la piste de Fellag, parce qu’il avait déjà fait une lecture publique de sa pièce en France. Je ne le connaissais pas avant, mais ça avait du sens parce qu’il a lui-même vécu l’exil pendant la guerre civile en Algérie. Pendant qu’il était en Tunisie, les autorités l'ont mis en garde de ne pas rentrer, qu’il y avait une fatwa contre lui. Ca lui donnait déjà pour moi une profondeur supplémentaire.

Après C’est pas moi, je le jure!, c’était votre intention de refaire appel à des acteurs enfants?

C’est vraiment la pièce qui a dicté ce choix. Le problème quand les enfants jouent un rôle important au cinéma est qu’on se demande toujours si c’est un film pour enfants ou pour la famille, chose qui ne se pose pas quand il y a seulement des personnages adultes. Dans la vie, on ne se demande pourtant pas si ce qui arrive est une situation d’enfant ou une situation d’adulte... C’est juste la vie.

En tant que scénariste et réalisateur, vous devez tout de même adapter votre manière de travailler en fonction des enfants...

Bien sûr, mais je crois que ça ressemble un peu à la façon dont on s’adapte à chaque comédien en général. Là où c’est surtout différent, c’est que dans le cas d’un adulte, je n’ai pas à me soucier s’il connaît son texte ! Aussi, on doit gérer le plateau de manière plus ludique et relax.Mais en matière de jeu, je prétends que ces enfants-là sont capables de saisir les enjeux émotifs des personnages, qu’ils comprennent bien que c’est un travail et que je ne leur demande pas d’être qui ils sont dans la vie. Je pense que c’était un peu plus difficile dans C’est pas moi, je le jure! à cause de la répartie particulière du personnage de Léon. Cette fois, j’ai essayé d’être moins « adulte » dans mon écriture, même si le personnage d'Alice est particulièrement mature pour son âge. Forcément, il y a des répliques qui sont un peu mon point de vue à travers les paroles d’un enfant.

Comment avez-vous choisi l’école dans laquelle est campé le film?

Ça pourrait être une école « près de chez vous », mais c’est aussi clairement une école en ville, même si elle n’est pas située géographiquement de façon explicite. Par contre, je pense que la dimension multiethnique de la classe fait en sorte que ça peut seulement se passer à Montréal. C’est aussi une école privée, ce qui est important pour rendre l’embauche de Bachir plus vraisemblable. Dans une école privée, la directrice a beaucoup plus de marge de manoeuvre, puisque la commission scolaire n’intervient pas.

La classe et l’école sont montrées de manière très réaliste.

J'ai un intérêt très fort pour des films comme ceux de Ken Loach ou Mike Leigh, par exemple. Leurs personnages sont visiblement tirés de la réalité ou, en tout cas, ils ont un ancrage très naturaliste. Avant de faire Monsieur Lazhar, j’ai passé plusieurs semaines dans des classes du primaire. Mon directeur artistique Emmanuel Fréchette a aussi fait une recherche dans une dizaine d’écoles pour décorer la nôtre. Ce que l’on voit sur les murs recomposés : ce sont vraiment des travaux d’enfants recueillis dans de vraies écoles. Comme dans La Moitié gauche du frigo, qui devait au départ être un documentaire, j’étais content de retourner avec Monsieur Lazhar dans un univers où je devais documenter l’affaire. C’est une fiction, mais je travaille à partir d’un amalgame de gens que j’ai connus, que j’ai vus ou à qui j’ai parlé et, tout à coup, ça prend chair. Pour moi, le médium du cinéma a un point d’ancrage dans la réalité, contrairement à la littérature. C’est la vie qui m’intéresse, surtout dans un film qui prétend refléter une certaineréalité.

Vous revenez aussi à un cinéma plus social.

Après la Course, j’ai travaillé en documentaire, puis j’ai fait La Moitié gauche du frigo, une comédie sociale... C’est un film qui parlait du chômage, mais qui est aussi devenu un objet politique en soi. Ensuite, je pense qu’il y a clairement eu un glissement vers la fiction pure. C’est pas moi, je le jure! n’est pas un film politique même s’il y a un canevas social et Congorama non plus. Maintenant, je reviens vers quelque chose qui me demande plus de recherche dans la réalité et il était important pour moi de revenir à un cinéma un peu plus engagé.

En quoi Monsieur Lazhar a-t-il une dimension politique?

Je pense que le film peut être pris comme un objet politique en réaction au discours populaire face au principe des « accommodements raisonnables » * mis en avant par les institutions canadiennes. Quand on accommode, on ne rencontre pas. Monsieur Lazhar, c’est le contraire de l’accommodement raisonnable. Ce que je crois être l’intégration ou l’immigration est d’aller à la rencontre de l’autre. En ce sens, je pense que le film est politique. Au-delà de la thématique du deuil et de la guérison, le film parle d’aller à la rencontre de l’autre. Bachir essaie d’ouvrir les portes à l’école sur certains tabous, celui de ne pas parler de la mort par exemple.

Est-ce aussi un film sur le deuil?

Ce n’est pas un film sur le deuil, mais plutôt un film sur l’entité organique complexe qu’est l’école. Il y a forcément un processus de guérison, mais ce qui m’intéressait surtout était que le deuil soit vécu dans le contexte d’une rencontre entre l’immigré et nous. Et donc l’école va passer à travers ce drame grâce à un électron libre, un étranger qui lui aussi vit un deuil. Donc j’aime à penser que c’est davantage un film qui répond à un discours ambiant sur comment intégrer l’immigré. Il n’y a pas de « comment », selon moi. Vivons avec l’immigré, dans tout ce qu’on a à vivre : manger, boire, rire, travailler, vivre... et traverser des épreuves. C’est ça l’intégration, ce n’est pas autre chose. Il y a aussi une autre dimension chère à mes yeux qui a émergé du film et qui n’était pas dans la pièce. C’est toute la question de la codification des rapports entre les enfants et les adultes en milieu scolaire. Nous avons érigé au fil des années des règles qui interdisent aux adultes de toucher aux enfants de quelque manière que ce soit, ne serait-ce que pour leur « mettre de la crème solaire sur le dos », comme le fait remarquer le personnage du professeur d’éducation physique. On comprend bien les raisons derrière ces règles et les enjeux qui s’y rattachent. Résultat : les professeurs, les parents, et même les enfants marchent sur des oeufs quand vient le temps de démontrer une certaine forme d’affection, de rapprochement. La question est extrêmement délicate et constitue un pivot dramatique dans le film.

Tout au long du film, Bachir est un personnage qui demeure très fort et digne...

C’est souvent une caractéristique de l’immigré. Il reste discret sur sa personne. Bachir considère que l’étalement de ses émotions et de sa douleur n’est pas pertinent. Dans un monde où l’on encourage beaucoup la communication des émotions, il choisit de garder les siennes pour lui-même. Et selon moi, il commet une erreur. Avec sa collègue Claire, entre autres. En même temps, c’est ce qui donne au personnage une dignité : il est plus intéressé à ce que la classe s’émancipe de son deuil, alors qu'il tente d'ignorer le sien. Mais inconsciemment, je pense qu’il pousse Alice et Simon parce qu’il veut se pousser lui-même. Simon est l’enfant qui porte la culpabilité de toute l’école. Au final, quand il ploie sous l'émotion, c’est la tension de toute l’école qui se relâche.

Cette importance de la parole confère une dimension poétique au film.

Je pense que la poésie est surtout l’héritage du travail d’Evelyne. Je pense qu'il y a aussi une poésie dans la musicalité des répliques de Bachir et dans cette idée que la parole peut être cinématographique. Mettre en scène la parole, le verbe, ce n’est pas évident ! Quand j’écoutais la pièce, je savais que je devais éviter de faire de la poésie lyrique. Mais c’était quand même important pour moi de terminer le film avec un élan poétique comme à la fin de la pièce, car j’avais été tellement ému par la fable qui la conclut. Sauf que, pour le film, j'ai demandé à Evelyne d’en écrire une autre version. Pour y parvenir, je l’ai lancée sur une impression, une émotion, puis elle a écrit un beau texte.

Même si le film est dramatique et que son sujet est sérieux, il y a quand même des éléments humoristiques qui persistent...

Dans la vie, il est rare que le drame arrive seul. C’est souvent une question de perspective...Dans C’est pas moi, je le jure!, l’humour était construit sur la distance, l’humour un peu décalé, voire parfois absurde. Dans Monsieur Lazhar, l’humour est plus subtil, plus terre-à- terre. La candeur du personnage algérien nous surprend et nous fait rire. Le fossé culturel quand il est exploité subtilement est toujours riche en potentiel humoristique. Les personnages du concierge et du professeur d’éducation physique ont toujours des répliques directes et singulières qui font rire. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas de gags à proprement parler. C’est tout simplement parce que la vie est drôle.

*« Accommodement raisonnable » : expression qui traite de la tentative des sociétés laïques de s'accommoderdes exigences des différentes minorités religieuses au sein de la société civile. C'est une expression d'originequébécoise mais qui s'étend à d'autres pays francophones confrontés au même phénomène.


Propos recueillis par Marie-Hélène Mello.