• Une Nuit
    Un film de Philippe Lefebvre.
    Avec Roschdy Zem, Sara Forestier, Samuel Lebihan.
    Sortie le 4 janvier 2012.
    • Polar
  • Synopsis :

    Paris. Simon Weiss, commandant à la Brigade Mondaine, entreprend, comme chaque soir, sa tournée des établissements de nuit. Son métier.

    Une nuit, mais pas comme les autres... Très vite Weiss comprend qu'on veut le piéger. Pris en tenaille entre la police des polices et les voyous, Weiss va se défendre, affronter flics, hommes d'affaires et malfrats...

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Autour du film

Night and The City

Je ne connais pas de titre plus emblématique du genre que Alain Corneau appelait le « noir-polar » que  NIGHT AND THE CITY. Il en précise le décor de prédilection (la ville) et le sujet fondamental (la nuit). Quand la ville dort, c’est un monde à part qui s’éveille. « La nuit, c’est la vie à l’envers » nous dit-on dans UNE NUIT.

En choisissant ce titre, Philippe Lefebvre s’inscrit dans cette grande tradition… Sa caméra s’accroche littéralement à un personnage dont le périple nocturne va s’apparenter autant  à une quête qu’à une fuite en avant. Dès les premiers plans une angoisse sourde émane de l’image. Le spectateur comprend que l’on va  lui parler de tragédie et de destin plutôt que de l’entraîner dans une visite pittoresque au pays des voyous. La traversée de ce Paris-là, c’est la traversée des apparences, et Dieu sait combien les apparences sont aussi belles que trompeuses quand le jour s’éteint et les néons s’allument. « Les gens n’aiment pas être vus la nuit » dit le flic magnifiquement incarné par Roschdy Zem, « et mon métier c’est de les voir ». Le métier de Philippe Lefebvre est, lui aussi, de voir au-delà des apparences et de nous dévoiler (mettre vraiment à nu) une ville que nous pensions connaître, d’y traquer les êtres pitoyables, maléfiques et déchirants qui font battre son cœur sombre, de nous faire partager l’envoûtement et la désillusion.
Ce qu’il fait ! Et fort bien ! UNE NUIT est une invitation à entrer dans un univers où rien n’est sûr et où tout devient possible : celui du Film Noir.

François GUERIF, éditeur, directeur littéraire et critique de cinéma est le créateur de la collectionRivages/Noir collection phare dans le monde du polar.

 
Entretien avec Roschdy Zem



Comment êtes-vous arrivé sur UNE NUIT ?

J’ai immédiatement eu envie de participer à ce projet car c’est le genre de film et de rôle auquel j’ai rarement eu accès, et qui m’a plu. Simon Weiss, mon personnage, est un vrai héros de cinéma, noir, taciturne, mutique. Cet homme s’impose dans le monde de la nuit à sa façon, avec son charisme et son physique. Il est un trait d’union avec les gens qui "font" la nuit et qui appartiennent à un monde qui m’échappe complètement.

Avez-vous beaucoup discuté avec Philippe Isard pour vous imprégner du monde de la nuit ?

Je me suis servi de mes entretiens avec lui, mais j'y ai aussi ajouté ma part de fantasmes. J'ai ainsi travaillé sur les comportements à adopter en fonction du milieu dans lequel on évolue. Ensuite, j’ai le sentiment que c’est un univers qui, malgré tout, fait rêver ceux qui ne le fréquentent pas réellement. Cette part de rêve, et de fantasme, doit exister à travers le regard du personnage, c’est-à-dire que chaque endroit où il se rend doit être considéré soit sous forme de danger à affronter, soit comme une étape à franchir. C’est là ma part d’imagination. Et il ne faut jamais perdre de vue que ceci est le quotidien de Weiss. Dans les dialogues, j'ai essayé d'apporter quelque chose d’ordinaire, afin de rester naturel. Je ne devais pas jouer au cow-boy comme dans un film d’Abel Ferrara, où le flic dégaine ou cogne facilement. C’était important que les rapports, même dans la menace, restent courtois.

Peut-on dire qu’il y a certaine filiation entre le personnage et vous ?

Il y a beaucoup de moi dans ce personnage. Je ne suis pas un acteur qui compose vraiment et je me retrouve rarement avec des personnages qui le demandent. La première chose que je recherche quand je travaille un rôle, ce sont les points communs entre nous, puis je mets le personnage à mon service, et non l’inverse. C’est ce qui me permet d’être à l’aise et de compenser avec mon manque d'expérience.

On vous sent particulièrement à l'aise dans l'univers du film noir.

Oui, d’autant plus que c’est un genre qui avait un peu disparu des écrans de cinéma. Quand on est gamin, il y a deux choses qui font rêver : soit être flic, soit être un cow-boy. Et comme on ne fait plus de westerns depuis longtemps, il me restait le film policier ! Plus sérieusement, j’ai l’impression qu'il existe des variations illimitées autour du genre du polar et qu'il s'agit d'un genre qu'on n'a pas fini d'explorer.

Même si Weiss accepte de temps en temps une petite enveloppe, il a quand même un code de l’honneur très affirmé et il ne trahit jamais.

Je pense que la trahison est quelque chose qu’il n’envisage pas, parce qu’en trahissant il signe son arrêt de mort, et c’est sa façon de garder un certain respect. Ce sont là des éléments essentiels qui lui permettent de se lever tous les soirs et d’aller se confronter à son travail, à son milieu. Ce code s’impose à lui d’une certaine façon : c’est non seulement un code d’honneur, mais c’est son kit de survie. C’est aussi comme ça qu’on bâtit une réputation. À travers les différents personnages, et tout au long du film, on sent ce respect dans l'attitude des personnages envers sa personne.

Quelles sont ses relations avec le personnage de Laurence qui sont beaucoup faites de non-dits ?

Laurence est un personnage complexe qui nécessitait une grande comédienne. Elle est tout en retenue, et en même temps elle a une vraie présence. Pour moi, il était important que mon personnage la considère comme une simple assistante, et qu'il puisse instaurer cette forme de routine dans son travail : la veille, il en avait un autre, et le lendemain il en aura encore un autre. Weiss a une certaine empathie pour ce personnage relativement docile, mais qui, malgré son silence et son retrait – et c’est la force de Sara –, arrive à faire transparaître une force de caractère. C’est quelque chose qui n’échappe pas à Simon et qui ne le laisse pas insensible, et je dirais même qu’il y a une pointe de séduction entre eux.  Mais il était également important de faire en sorte que, sur les deux tiers du film, que ce rapport soit anodin.

Et avec Samuel Le Bihan ?

Même si on ne se connaît pas bien et qu'on n’avait jamais travaillé ensemble, on se croise depuis des années car on a débuté quasiment en même temps. J’ai communiqué le nom de Samuel à Philippe Lefebvre : je ne saurais pas dire pourquoi – cela m’a simplement sauté aux yeux. Et c’est intéressant parce que, bien qu’on soit de la même génération, j’ai senti qu’on avait deux méthodes complètement différentes de travailler les scènes et les personnages. Personnellement, j’aime bien me mettre en danger et, du coup, je mets aussi mon partenaire en danger et Samuel a eu l’humilité de l’accepter. Ça ne se passe pas toujours comme ça. Même si au début je l’ai senti un peu déstabilisé, il a eu envie de s’engouffrer là-dedans et il en a joué. C’était fort agréable pour moi et, j'espère, pour lui aussi.

Il a une approche plus cérébrale de son personnage.

Oui, très cérébrale. Par exemple, pendant les lectures, il pose beaucoup de questions. Je suis souvent confronté à de tels acteurs. Il est vrai que je pose très peu de questions avant le tournage, parce que tant que je ne suis pas sur le plateau, je ne sais pas ce qui va m’aider et m’orienter. Je ne juge pas. Chacun a sa méthode, et d’ailleurs je ne crois pas qu’il y ait une seule bonne approche du métier. Mais ce qui est intéressant, c'est de les confronter.

Comment Philippe Lefebvre vous a-t-il dirigé ?

C’est quelqu’un qui sait pertinemment ce qu’il veut et qui l’obtient par petites touches. Il n’est pas très directif : c’est plus un guide qu’un directeur d'acteur, dans la mesure où il ne donne pas de phrases impératives. Il fait en sorte de vous emmener là où il a envie que vous soyez. Cette bienveillance lui sied bien. On se sent suffisamment en sécurité pour donner l’émotion nécessaire, mais aussi suffisamment en danger pour rester en état d'alerte. Cette crainte, ce doute qui m’envahit quand la camera tourne, a toujours été mon moteur. Mais pour ça, j’ai besoin d'un "chef d'orchestre" qui va juger ce que je viens de faire. Pour moi, c’est primordial.

 

Entretien avec Sara Forestier

 
Comment êtes-vous arrivée sur ce projet ?

Philippe Lefebvre est venu me voir au théâtre, dans la pièce Interview où je jouais une espèce de diva paumée et excentrique. Puis, la même semaine, il a vu Le Nom des gens, et il est donc passé de la poupée futile d'Interview au personnage de Baya du Nom des gens qui était radicalement différent. Je pense qu'en me voyant dans deux registres opposés, il s'est dit que je pouvais peut-être construire quelque chose de différent pour le personnage de Laurence et il m'a proposé le rôle.

 
Qu'avez-vous pensé du scénario ?

Ce qui m'a plu dans l'écriture, c'est la sobriété, le réalisme, l'atmosphère et la mélancolie : tout le film noir était là. Ce n'est pas un scénario où les personnages sortent leur flingue toutes les quatre minutes et tirent dans tous les sens. Bien au contraire, c'est un film concret et réaliste.

Par ailleurs, la progression de la déambulation du protagoniste était extrêmement bien décrite, et en même temps sobre et retenue. Je me suis dit que le film ne saurait exister que si la réalisation était fidèle à cette écriture. Parce que, quand on a un matériau aussi ténu et sobre, on ne peut pas rajouter de fioritures. C'est ce qui m'a frappée quand j'ai rencontré Philippe : il tenait à rester fidèle au scénario et il était conscient que la forme du film résidait dans tous les ingrédients du scénario – la sobriété, la précision et le réalisme.

 

Vous étiez particulièrement tentée par le film noir ?


J'ai surtout eu le sentiment qu'Une nuit était un vrai film noir, avec une enquête psychologique, des extérieurs urbains, une réalité sociale du monde de la nuit et des truands, une esthétique de l'obscurité, un personnage principal complexe et ambigu, des seconds rôles riches et autonomes, etc.

Quand j'ai lu le scénario, j'ai beaucoup pensé à Collateral de Michael Mann. Entre le personnage du chauffeur, l'unité de temps et de lieu, et la nuit, j'ai trouvé qu'il y avait pas mal de similitudes entre les deux films, et cette filiation me plaisait.

 

Qu'est-ce qui vous a séduite dans l'intrigue ?

J'ai aimé que le film soit régi par des conflits d'intérêt. En lisant le scénario, on se dit : "tel personnage essaie de défendre son fric, tel autre essaie de défendre son fils, et tel autre encore leur amitié", et les enjeux sont à hauteur humaine. Le fait que ces valeurs et ces intérêts entrent en conflit crée une intrigue qu'on a envie de suivre, en tant que spectateur.

 

On découvre le monde de la nuit à travers le regard de votre personnage.

Pour permettre au spectateur de s'identifier à Laurence, il fallait jouer la "virginité", mais sans fausse naïveté. Comme elle, on est vierge de l'expérience de monde de la nuit – ou, en tout cas, on ne le connaît pas comme Weiss – , mais ce n'est pas pour autant qu'on est complètement naïf et qu'on doit s'étonner de tout : Laurence peut avoir une idée de ce qu'est ce monde, même si elle ne le connaît pas bien. C'était une des clés pour qu'on puisse s'identifier à elle.

 

Votre personnage est en retrait jusqu'à la fin du film, mais existe quand même à l'écran.

Ce qui était intéressant pour moi, c'est que, tout à coup, j'avais un champ silencieux qui m'était offert : j'avais la possibilité d'exister par une présence, une silhouette, et de pouvoir construire dans le rapport entre les personnages quelque chose de souterrain dans les non-dits, les silences, les regards.

Laurence est un personnage dans la retenue, qui ne se livre pas. C'est une fille qui a un passé et un monde intérieur qu'on ne connaît pas et qui n'est pas déballé au grand jour. J'aime bien l'idée qu'on peut se permettre de frustrer le spectateur et de ne pas tout lui révéler.

 

Les rapports entre Laurence et le commandant Weiss semblent se consolider peu à peu…

Quand deux personnes passent du temps ensemble, il se passe quelque chose entre eux, quoi qu'il arrive. Le temps crée un lien qui n'est pas forcément lié à des actions qu'ils partagent, ou à des dialogues qu'ils échangent, mais qui est simplement dû au fait d'être côte à côte pendant un temps donné. J'ai aimé pouvoir profiter simplement de ce temps-là – une heure trente au cours de laquelle Weiss déambule à travers Paris –  et le fait de ne pas avoir beaucoup d'ellipses, mais d'être dans une unité de temps sur une nuit.

 

C'était important, pour construire votre personnage, de bien cerner Weiss ?

J'ai eu besoin de sentir qui était Weiss avant de faire le film, parce que c'est lui qui l'emmène dans son monde, et que mon personnage se construit en réaction –  et en écho – à son monde à lui, à ce qu'il est, à sa mélancolie, à son mystère.

J'ai donc demandé à Philippe Lefebvre de rencontrer Philippe Isard pour mieux comprendre qui était Weiss : je voulais savoir comment un homme qui a autant de vécu peut rester pudique et mystérieux. Et du coup, ce qui m'a intéressée, c'est de voir comment je réagissais par rapport à ce que me racontait Philippe Isard, et aussi à ce qu'il ne disait pas.

 

Laurence est le seul personnage féminin du film dans un monde d'hommes…

Oui, et le choix des costumes, de la coupe de cheveux et du maquillage a été très important à cet égard. La silhouette de Laurence est une silhouette féminine, même si elle se situe dans un entre-deux: à la fois flic et en même temps femme. Elle est chauffeur, mais pas forcément la flic stéréotypée avec un blouson en cuir, une queue de cheval, des chaussures plates et une silhouette un peu garçonne… Elle accompagne un flic qui n'est pas n'importe quel flic et qui évolue dans le monde de la nuit. Je ne la voyais donc pas sortir avec un vieux sweatshirt et une veste en cuir faussement baroudeuse !

Cet entre-deux entre sobriété et fonctionnalité, je trouvais aussi que c'était une façon juste pour le personnage d'imposer sa féminité. Elle est en talons, mais avec des talons compensés qui lui permettent de marcher, elle a une veste qui est cintrée, mais elle porte un gilet pour lui tenir chaud qui n'est pas forcément très seyant etc. C'est ce mélange qui, à mon avis, donne la justesse au personnage.

 

C'est la première fois que vous tourniez avec Roschdy Zem…

J'étais dans un rapport pudique avec lui. Je crois beaucoup que les rapports entre les personnages influent sur les rapports entre les acteurs : j'ai l'impression que cela aide aussi le film à exister. Avec Roschdy, j'étais dans un rapport très concret, mêlant pudeur, respect, attachement et humour.

 

Comment Philippe Lefebvre dirige-t-il ses comédiens ?

Beaucoup de choses se sont déroulées avant le tournage. On a fait des lectures très précises où on a balisé les trajectoires de personnages. J'ai proposé pas mal de choses à Philippe pour nourrir le personnage et pour l'humaniser : le fait qu'elle puisse s'assoupir dans la voiture, ou qu'elle boive un verre avec une barmaid  - autant d'éléments qui, à la base, n'étaient pas dans le scénario. Philippe était attentif à toutes ces choses, qu'il aurait été facile d'oublier et qu'il a intégrées au scénario.

 

Entretien avec Philippe Lefebvre - Réalisateur

 

Comment est né ce projet ?

Le film est la suite naturelle des travaux que je mène depuis des années avec Simon Michaël. Nous avons le même goût des films noirs, aux intrigues à double ou triple détente. Alors que nous étions à la recherche d’une histoire forte et originale, d’une intrigue psychologique pour un combat d’hommes, Simon a eu l'idée de solliciter Philippe Isard. Lui-même scénariste, il a aussi été flic dans une autre vie, et pendant plus de 15 ans en charge des "cabarets" à la Brigade Mondaine, autrement dit, des établissements de nuit à Paris.

Nous sommes alors tombés d’accord sur l’idée d’inventer une histoire à partir de cette réalité de la nuit de Paris. En fait, il s’agissait bien de parler des gens qui "font" la nuit, pas de ceux qui la vivent. Nous entendions nous placer côté coulisses, derrière les comptoirs et pas sur les pistes de danse...

Avec Simon Michael et son sens de la construction dramatique et de ses dialogues justes et incisifs, et Philippe Isard – et  ses récits du réel complétés par des inventions dramatiques et une science des rapports humains –, j’étais bien entouré…

Nous nous sommes alors lancés dans Une Nuit, celle de Simon Weiss, le personnage interprété par Roschdy Zem.

 

Le film ne s’appelle pas UNE NUIT par hasard.

En effet, nous avons respecté la règle des trois unités, limitant le temps de l’histoire à une seule nuit, son lieu unique à Paris, l’action étant le piège tendu au héros de l’histoire.

C’était une véritable jubilation que de construire ce scénario. J’avais depuis le départ la volonté de faire un film réaliste, au plus près de la réalité. Et les témoignages et récits de Philippe Isard, dont l’authenticité ne peut pas être mise en doute, mine d'anecdotes édifiantes et de rencontres hallucinantes, m’ont totalement aidé à affirmer cette volonté.

 

Le personnage campé par Roschy Zem a donc existé…

Oui, et il existe toujours. Pendant l’écriture de notre scénario,  j'ai accompagné plusieurs fois dans sa tournée le flic, responsable des "Cabarets" à la Mondaine, un des successeurs de Philippe Isard, une de ces personnes qui m’ont aidé à construire le personnage de Simon Weiss. Tout s'est passé exactement comme dans le film : il circule avec un chauffeur, il est gentil avec les "petits" de la nuit, les voituriers, les filles, autoritaire avec les demi-sels et les voyous, respecté et craint. Tout le monde le connaît, l’appelle par son nom. On l’écoute, il est un peu juge, un peu parrain de la nuit. Mais comme me l'ont expliqué Philippe Isard et son successeur, les policiers d'aujourd'hui qui arrivent à la Mondaine sont des jeunes qui n'ont pas pris le temps de s'imprégner de cette culture de la nuit. On a donc véritablement illustré la fin d'une époque : Une Nuit reflète l'évolution de la société et traduit, dans le même temps, une touche de nostalgie. On sent bien, à travers le protagoniste, qu'une page est en train de se tourner et que le monde de la nuit ne sera plus jamais comme avant.

 

Il y a une grande liberté dans la narration et la mise en scène.

Dès mes premiers entretiens avec Manuel Munz, le producteur, je lui ai dit que je souhaitais que le film soit ce qu'on appellerait aux États-Unis une "production indépendante". Car je voulais faire partager au spectateur notre volonté d'être dans l'urgence, tout en utilisant les moyens d'expression du cinéma. D'ailleurs, d'entrée de jeu, je sentais qu'il fallait tourner le film en Haute Définition et pas en 35 mm : quand on tourne de nuit, la HD est d'une telle sensibilité qu'elle permet de filmer sans éclairage et d'obtenir des contrastes saisissants, notamment dans les noirs. C'est typiquement le cas de la scène où Roschdy traverse le VIP et où l'on voit nettement les gens danser, alors qu'il n'y a aucune lumière de cinéma. Ce dispositif s'accordait parfaitement avec le sujet du film – cette plongée dans la nuit, sur l'épaule du personnage, à l'occasion de laquelle on découvre toute une galerie de personnages autour de lui. Et cette plongée dans la nuit allait de pair avec l'esthétique d'une image sombre et d'une caméra constamment portée à la main : tout est vu à travers le regard de Roschdy.

 

Le film est une sorte de road-movie à travers un Paris nocturne inattendu…

Je trouvais intéressant de filmer cette déambulation comme un road-movie à travers des lieux qu'on n'est pas habitués à voir, qui vont du bar à putes avec trois tabourets à la boîte chic qui accueille jusqu'à 3500 personnes.

 

Avez-vous tourné sur les lieux mêmes décrits par le film ?

Grâce à la caméra HD, et à ses capacités extraordinaires, le directeur de la photo Jérôme Alméras et moi-même avons décidé de tourner en décors réels. Nous avons d'ailleurs filmé dans la quasi-totalité des endroits que nous avions repérés, y compris la grande boîte en travaux qui existe vraiment. Nous avions le même souci de réalisme pour les décors que pour les acteurs et la technique de prise de vue.

La chance a voulu qu’il pleuve le premier jour de tournage en extérieur. Loin d’être une mauvaise surprise, cette soudaine averse nous a enchanté Jérôme Alméras et moi. En fait, elle signifiait que nous allions devoir arroser les sols secs tout au long du tournage… C’est ce que nous avons fait. Ainsi, au final, les rues sont brillantes, les lumières de la ville se reflètent dans la moindre petite flaque, et l’apport de ces brillances dans la nuit est fantastique. Il fait froid, il fait nuit…

Et puis Paris est, de fait, un des personnages principaux du film. Le Paris de ses petites rues discrètes comme celui de ses grandes avenues, de ses places légendaires et monuments immédiatement reconnaissables dans le monde entier.

 

Roschdy Zem s'est-il imposé d'emblée dans le rôle du protagoniste ?

Dans les années 90, j'ai réalisé Le Juge Rives, une série pour Canal Plus. Jeune acteur, Roschdy Zem tenait le rôle principal d'un des épisodes. Il était déjà celui qu'on connaît aujourd'hui : droit, réservé, et d'un formidable charisme. Autant dire que j'étais très heureux, vingt ans plus tard, de pouvoir lui proposer le rôle principal de mon film, et fier qu’il l’accepte. Au final, je considère qu'il a magnifié le personnage : c'est en grande partie lié à l'autorité naturelle qui se dégage de lui. J'ai été assistant sur deux films avec Gabin et je dois dire que je ressens une filiation entre ce monstre sacré et Roschdy, à la fois dans l'économie de jeu et dans l'incarnation absolue du personnage. Pour moi, dans Une Nuit, Roschdy apparaît et Simon Weiss est là, lui et personne d’autre !

 

Et Sara Forestier ?

Elle est absolument magnifique : c'est une actrice d'une grande disponibilité et d'une maturité incroyable pour son âge. Elle a nourri son personnage d'une multitude de notations intelligentes. Elle a pris un soin méticuleux et quotidien à jouer son personnage. Elle n'avait qu'une chose en tête : comment entrer dans la peau d'une petite bonne femme flic qui fait le chauffeur de nuit.

 

Samuel Le Bihan est dans un tout autre registre…

Samuel a accepté le rôle de Garcia sans l’ombre d’une hésitation, avec générosité. J’ai aimé travailler avec lui. C’est un inquiet, à la démarche réfléchie. Au final, il a superbement tenu son rôle, donnant à son personnage, l’ami de toujours de Weiss, l’amitié et la capacité d’écoute que j’attendais, et même au-delà…

La musique ponctue l'intrigue avec subtilité.

Je ne connaissais pas Olivier Florio : il avait composé la musique des Brigades du Tigre pour Manuel Munz, si bien qu'au départ, je ne voyais pas vraiment le rapport avec mon film. Quand je l'ai rencontré, il m'a fait écouter des musiques intéressantes, dérangeantes, troublantes, fortes. Il avait même écrit la chanson de la fin, qu'il interprète lui-même. Comme le recommandait Hitchcock, c'est une musique dont on oublie le thème, mais qui est en même temps omniprésente. Elle a formidablement nourri la dramaturgie du film.

 

Entretien avec Simon Michaël et Philippe Isard - Scénaristes

 

Qu'est-ce qui vous a donné envie de revenir au polar ?

Simon Michaël : Avec Philippe Isard et Philippe Lefebvre, réalisateur et co-auteur, on voulait faire un film noir, en privilégiant la trajectoire personnelle des personnages et en mettant l'intrigue policière au second plan. On s'est interdit les enquêtes sur les meurtres en série ou autres dont la télé nous abreuve. Nous recherchions une approche différente.

Une nuit est donc née de l'expérience de Philipe Isard, qui a travaillé pendant 17 ans à la brigade des Cabarets, qui relève de la Mondaine, tandis que j'ai moi-même exercé à l'Office central de répression de la traite des êtres humains, qui s'occupe de prostitution. Et ce qui nous a intéressés, c'est précisément ce sujet car il n'avait, à notre connaissance, jamais été traité au cinéma.

Philippe Isard : avec Philippe Lefebvre et Simon, on avait envie d'une histoire solide, avec des enjeux dramatiques qui doivent se régler rapidement et une caractérisation forte des personnages. Concernant le choix du sujet, on s'est dit que la Mondaine n'avait jamais été montrée sous cet angle, ni au cinéma, ni à la télévision. Ce que nous avons montré n'existe qu'à Paris, et nulle part ailleurs au monde. On s'est donc appuyé sur la réalité pour bâtir la trajectoire de notre protagoniste.

Simon Michaël : En ce qui concerne la spécificité française dont parle Philippe, elle vient du pouvoir exorbitant qu'ont les flics de La Mondaine qui délivrent des autorisations d'ouverture aux établissements de nuit. Ce levier du pouvoir permet de générer des rapports privilégiés avec les tenanciers de la nuit et il est donc fondé sur un échange de bons procédés : les flics de la Brigade des cabarets s'inscrivent plus dans le renseignement que dans le métier de policier stricto sensu. Ce qui les intéresse, ce sont les fameux "blancs", ces notes non signées qui renseignent sur les activités de telle ou telle personne. C'est là que l'expérience de Philippe a été très utile car on doit savoir identifier les groupes qui s'implantent, observer le comportement des clients, et reconnaître les formes déguisées de racket.

 

Philippe, comment avez-vous vécu cette époque ?

Philippe Isard : Dans un sentiment de grande solitude. Le rapport à la hiérarchie n'existe quasiment pas. Et c'est unique au monde. On porte seul cette pression de la nuit et on choisit sa propre façon de travailler. Soit on franchit la ligne jaune, soit on ne la franchit pas. Personne ne sait si on touche de l'argent ou pas. Il existe deux concepts : soit le tenancier d'une boite nous donne des renseignements, soit on prétend qu'il donne des renseignements, alors qu'en réalité, il nous donne du fric.

Il ne faut pas perdre de vue les enjeux économiques que représentent les établissements de nuit : une boîte sur les Champs Élysées engrange plusieurs millions d'euros de chiffre d'affaire par mois. Donc, quand une boîte est fermée sur décision administrative – c'est-à-dire à la demande d'un flic de la Brigade cabarets –, le tenancier peut perdre beaucoup d’argent. Il faut donc être très solide et avoir de vraies valeurs pour exercer ce type de fonction dans la police.

Simon Michaël : Le flic est en première ligne et ne peut pas s'appuyer sur sa hiérarchie. Il est donc dans des rapports donnant-donnant et il a une lourde responsabilité. Ce qui pose le problème de la corruption. Dans le film, nous avons choisi un flic qui n'est pas un ripou, mais qui mange avec un mec qu'il a suivi et qu'il a aidé à bâtir son empire de la nuit. Cela relève plus de la participation que de la corruption. Avec Garcia, Weiss fonctionne davantage à l'amitié et à la fidélité. Il se trouve que son ami est un empereur de la nuit et qu'il a certaines libéralités envers lui, mais par ailleurs il ne transgresse pas et il a un vrai code de l'honneur, ce qui est nécessaire pour gagner le respect des autres. Un flic qui touche n'est pas considéré : il vient toujours un moment où ceux qui casquent vont le balancer.

 

Simon Weiss est un personnage extrêmement complexe...

Simon Michaël : On ne voulait pas d'un protagoniste binaire qui soit condamnable a priori : on incite le spectateur à se mettre à sa place pour qu'il comprenne comment il fonctionne.

Philippe Isard : Il faut bien voir que Weiss ne réclame pas d'argent, mais qu'il accepte – parfois – qu'on lui en donne. C'est tout à fait différent car c'est en demandant du fric qu'on se condamne. Au fond, Weiss obéit à un certain code d'honneur : il est prêt à sacrifier l'avocat pourri, mais obtient en échange que Garcia soit épargné. Nécessairement, c'est un homme seul, dont la vie est en suspens, car il est constamment à l'affût du moindre traquenard qu'on pourrait lui tendre. Et dans ces moments où sa vie ne pèse pas lourd, Weiss se retrouve dans la position d'un joueur : pour lui, l'adrénaline est un carburant presque jouissif.

 

Comment avez-vous construit l'intrigue ?

Simon Michaël : Les flics de la Brigade des cabarets ne travaillent que la nuit : notre problématique était de parler de l'histoire de toutes ces nuits. Or, nous avons adopté le parti pris de condenser ces différentes affaires en une seule nuit car il est difficile de retracer tout le parcours de Philippe Isard, où les relations se construisent dans le temps et sont très complexes à gérer. Nous avons choisi de montrer la résultante de ces années de travail en une nuit.

Philippe Isard : Les affaires que gère Weiss dans le film se sont en réalité étendues sur plus d'un an. Pour autant, j'étais parfois obligé de régler certains problèmes en quelques minutes pour ne pas laisser le jour vampiriser la situation qui pouvait alors devenir incontrôlable. Le propre d'un flic du Cabaret, c'est de contrôler ce qui se passe la nuit et cet espace de temps est très court. Au final, on a opté pour l'unité de temps, mais ce qu'on raconte dans le film aurait pu se dérouler réellement en une nuit.

Simon Michaël : On a voulu donner une âpreté et une sécheresse à la narration qu'on ne trouve pas dans la plupart des polars actuels. Avec Philippe Lefebvre, nous visions une certaine rigueur, comme un coup de chapeau à Melville, notre maître à tous, en élaguant tout le folklore policier d'aujourd'hui, où les flics prennent de la coke et sortent leur flingue à tout bout de champ. Pour nous, une attitude juste est belle. Par exemple, quand Simon se rend au bowling, il laisse son calibre dans la voiture. Car il sait que ce n'est pas avec une arme qu'il peut s'imposer dans le milieu. Et c'est ce qui correspond à la réalité.

 

Qu'avez-vous pensé du film finalisé ?

Philippe Isard : Pour être honnête, je me suis totalement retrouvé dans le personnage de Roschdy Zem – dans sa démarche, dans sa manière d'entrer dans une boite ou de parler aux ouvreuses. À la fin de la projection, j'ai dit à Philippe Lefebvre que j'avais eu l'impression de travailler !