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Comment le film « Une Petite zone de turbulences » est-il né ?
Yves Marmion d’UGC essaie, depuis quelques années, de me convaincre de me remettre à la mise en scène. Il m’a donc fait lire « Une situation légèrement délicate », un roman anglais de Mark Haddon. Le livre me plaisait. Mais il présentait des similitudes évidentes avec « Embrassez qui vous voudrez », similitudes que je craignais de n’accentuer encore en le réalisant. Si je repasse, un jour, derrière la caméra pour un cinquième long métrage, autant qu’il soit très différent des précédents. Je me méfie beaucoup de la routine au cinéma, et dans l’art en général. Pour justifier un travail long de deux ans, il faut pouvoir se mettre en danger, bref, se dire : « Ca, je ne l’ai jamais fait ». En revanche, je voulais bien adapter « Une situation légèrement délicate ». J’étais même assez client.
Quel type de difficultés l’adaptation représente-elle ?
Avec une adaptation, quelle qu’elle soit, on court toujours le risque de perdre le style. Si, à la lecture, c’est lui qui vous emballe, il y a fort à parier que vous ne le retrouverez pas forcément. Qu’il sera nécessaire de lui substituer des équivalents. L’autre écueil, ce sont les coupes. Je ressens toujours comme un crève coeur d’élaguer des scènes dans un roman que j’ai aimé. Car je me demande si je n’ampute pas l’auteur de quelque chose qui lui est propre. Je procède donc toujours de la même façon. J’écris. Puis, je laisse reposer trois semaines avant de retravailler. J’adapte alors, non plus le livre, mais… mon scénario. Pour « Une Petite zone de turbulences », j’ai élaboré cinq versions successives et Alfred a travaillé sur ma version définitive pour en faire sa version de tournage.
Qu’aimiez-vous dans le roman ?
Comme chez Joseph Connolly, le mélange des genres. Autrement dit, ces situations qui se mettent à dégénérer au fur et à mesure que les personnages se voient happés par des gouffres d’emmerdements. JP, Anne et les autres font des choses plutôt étranges. Ils manquent de cartésianisme, ils ont une part de folie. JP, par exemple, souffre d’hypocondrie. Mais les hypocondriaques ne se vont pas jusqu’à se mutiler. JP, si. Et encore… Alfred a filmé la scène de manière supportable. Parce que moi, en lisant le roman, j’ai failli vomir.
L’hypocondrie, ce n’est pas tout à fait le contraire de vous, n’est-ce pas?
Il y a dans le film des épisodes que j’ai vécus même si ce ne sont pas les plus spectaculaires. Comme JP, je peux, par exemple, prendre un couteau pour inspecter discrètement une plaie à table. Et, il m’est arrivé, à New York, en achetant une chemise, de me contorsionner dans une cabine d’essayage parce que j’avais repéré une légère tache brune sur ma peau… C
Comment définiriez-vous JP ?
Il est à la retraite anticipée. On l’a éjecté d’un boulot qu’il n’aimait peut-être même pas, mais qui figurait pourtant le centre de sa vie. Du coup, les choses se sont peu à peu délitées. Jean- Paul flaire sans doute que sa femme s’éloigne de lui. Il ne comprend, ni n’accepte la préférence sexuelle de son fils. Il prend son futur gendre, pour un con, alors que Philippe est sans doute le seul dans cette histoire qui soit doté d’une véritable intelligence de vie. Les Anglais ont des rapports de castes. C’est vrai depuis « My Fair Lady ». Moi, j’ai transformé ces rapports de castes, qui existent beaucoup moins en France, en ambition de Jean-Paul et Anne pour Cathie. Chez Haddon, le personnage de Philippe était working class, c’est à dire ouvrier, alors qu’eux sont middle class. Dans « Une Petite zone de turbulences », il travaille dans la sécurité. Un univers qui peut sembler interlope à ces gens.
Pourquoi avez-vous eu envie d’interpréter Jean-Paul?
En gros, parce qu’Yves et Alfred ne trouvaient personne d’autre même s’ils avaient quelques pistes (il éclate de rire). Ayant toujours exclu de réaliser le film, je me suis tenu à l’écart du casting, le contraire eût été pour le moins indélicat. Les mois passant, j’ai tout de même demandé : « Et JP ? ». Il faut reconnaître que tout le monde, autour de moi, me conseillait de le jouer. Sa part de folie et de douleur m’intéressait. Il y avait un enjeu : tâcher de maintenir le cap de la comédie malgré les scènes où le personnage a mal ou a peur.
Comment vous êtes-vous comporté sur le tournage ?
J’ai essayé de ne pas donner mon avis sauf lorsqu’il s’agissait d’un problème de dialogue. Pour le reste, j’ai tenté d’être un acteur comme les autres. Et chaque fois que je devais accéder au combo, toujours pour une question de jeu, j’en demandais systématiquement la permission à Alfred. Je ne voulais surtout pas qu’il voit dans ma démarche un manque de confiance.
« Une Petite zone de turbulences » est un film sur le couple ou, plus exactement, les couples…
C’est un film sur l’engagement amoureux. « Choisir, c’est renoncer », écrivait André Gide qui en connaissait un rayon. Les personnages partagent tous, au fond, le même problème : parvenir à s’avouer qu’ils s’aiment ou, pour certains d’entre eux, continuer à se le dire. Mathieu, le fils d’Anne et JP, n’accepte de voir son fiancé que trois soirs par semaine. Il a une trouille panique de s’engager. Les hommes, généralement plus cavaleurs que les femmes, ont parfois du mal à renoncer à la multiplicité. Cathie, leur fille, sent que son coeur a la bonne intuition c’est « Bac moins six » qu’il lui faut mais, cette bonne intuition, sa tête la refuse.
Il faut reconnaître que le personnage est plutôt…
Maladroit. Philippe se réfugie dans les lieux communs parce qu’il redoute d’exister. Il a si peu confiance en sa propre personne qu’il se dissimule derrière des phrases toutes faites. J’avais un ami, comme ça, auquel j’ai un peu emprunté pour nourrir « Bac moins 6 »… Mais Philippe sait quand il aime. Il sait aussi qu’il fera tout pour Cathie.
En même temps, lorsqu’il discute avec Mathieu, il prouve plus d’ouverture d’esprit qu’on ne l’imagine…
Il parle d’abord à Mathieu avec une certaine naïveté : « Comment ça se passe chez vous, les homos ? doit-il à peu près lui demander. Mathieu réagit avec susceptibilité. Il trimbale quelques a priori sur ce macho hétéro. Il fait presque de l’homophobie à l’envers. J’aime aussi beaucoup la scène de la cabane. A cet instant-là, Mathieu et Philippe ont chacun besoin de ce que l’autre possède. Ils baissent la garde.
Qui est Anne, la femme de Jean-Paul ?
Plongé dans son travail, Jean-Paul a d’abord dû être absent. Depuis la retraite, il est complètement perdu. Même si, comme tous les vrais névrosés, il voit sa folie. Il est à la fois « dedans » et « dehors ». Du coup, petit à petit, Anne s’est éteinte. Elle trompe Jean-Paul, parce que David (Vladimir Yordanoff), au moins, l’écoute, s’intéresse à elle, lui parle. Avec David, Anne redevient une femme « aimable », c’est-à-dire digne d’être aimée. Il la réveille. Moi, j’adore les Belles au bois dormant qui sortent de leur sommeil, à l’image de Charlotte (Rampling) dans « Embrassez qui vous voudrez ».
La mise en scène d’Alfred Lot vous a-t-elle étonné ?
Si j’avais dû réaliser « Une Petite zone de turbulences », j’aurais probablement opté pour la même esthétique que celle de « Embrassez qui vous voudrez » : scènes mobiles, saisies sur le vif, caméra à l’épaule. Quand j’ai débarqué le premier jour sur le plateau, j’ai vu des rails installés. J’appelais même Alfred « le chef de gare ». Il a raconté cette histoire avec sa propre musique, dans le style qui est le sien. Une comédie, balisée de situations de crises, doit cavaler. Il a choisi de la traiter avec des mouvements élégants. Un pari difficile et complètement réussi. C’est vraiment son film à 100%.
Quel plaisir avez-vous pris à côtoyer cette troupe d’acteurs ?
Mon agent a immédiatement pensé à Miou-Miou. Et je me suis dit : « Mais, oui, évidemment ». Elle débusque les failles et les faiblesses des personnages ou du scénario comme personne. Elle nous a donc sauvé quelques coups. En plus d’être une actrice sans chichis, elle a une intuition formidable. Et puis, je trouvais que notre couple fonctionnait. Pour les autres, je les connaissais peu et c’est très troublant de devoir jouer avec des inconnus, même s’ils le deviennent de moins en moins, des rôles aussi intimes. Mélanie et Cyril sont extrêmement différents. Mélanie va facilement vers les gens mais elle s’est montrée très capable d’envoyer chier vertement mon personnage. Elle campe un de ces caractères de cochon que l’on adore. Cyril, lui, est plus mystérieux. Dans la scène où je craque, avant de prendre le maquis en forêt, il m’a soudain attrapé le cou. Ca m’a beaucoup aidé. Si vous vous trouvez en face d’un acteur qui ne donne rien, l’émotion ne vient pas. Miou-Miou, Mélanie, Gilles et Cyril donnent.
La fin du film est assez ouverte…
D’abord, je déteste dicter au spectateur ce qu’il doit penser. Ensuite, un couple, ça se travaille, surtout après une période de crise. Si Anne et Jean-Paul se tombaient dans les bras, je n’y croirais pas. Mais Anne propose un coup de blanc. JP fait l’effort de quitter son caveau, comme dit sa fille. Ils remontent vers la maison. Peut-être qu’ils feront de nouveau des choses ensemble. Oui, peut-être, y a-t-il un renouveau à trouver du côté de Bruges… J’aime à le penser.
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